Sans le partenariat commercial noué par le renseignement américain avec NeXT, le fondateur d’Apple n’aurait peut-être jamais rencontré le succès entrepreneurial qu’on lui connaît désormais à travers la firme de Cupertino.
Que serait Apple sans la CIA ? La question peut paraître incongrue, mais elle prend tout son sens lorsque l’on se replonge dans les débuts de la carrière de Steve Jobs, le cofondateur du fabricant d’iPhone.
Nous sommes en 1986, en pleine guerre froide. Alors âgé de 31 ans, ce dernier se retrouve aux commandes de NeXT, structure qu’il a créée après son éviction de la marque à la pomme sur fond de désaccord avec John Sculley, son ancien dirigeant associé.
Le jeune patron est alors approché par des officiers du milieu de l’espionnage. Ceux-ci lui soumettent, non sans une certaine discrétion liée à la sensibilité du dossier, une proposition bien singulière : une commande de 20 000 stations de travail informatiques à la puissance décuplée.
L’objectif pour le National Reconnaissance Office (NRO), l’agence chargée des satellites espions, consistait à utiliser ces ordinateurs hautement performants — mais inaccessibles financièrement aux particuliers — pour analyser l’imagerie orbitale.
Un retour par la grande porte chez Apple
Cette commande a offert à Jobs une bouffée d’oxygène sur le plan financier ainsi que le temps indispensable pour faire ses preuves et ainsi démontrer à la Silicon Valley ses qualités managériales.
Dix ans plus tard, en 1996, Apple, qui peinait à maintenir le cap sans lui, rachète NeXT pour environ 429 millions de dollars. Une opération salvatrice pour le groupe californien, dont le système d’exploitation Mac OS battait alors de l’aile.
Steve Jobs signe par la même occasion son retour triomphal au sein du groupe, qui deviendra plus tard l’une des capitalisations boursières les plus massives de la planète.
« C’est peut-être moi qui ai sauvé Steve Jobs », confie aujourd’hui Vic Reis, ancien directeur du NRO, à la journaliste Sharon Weinberger, dont le nouvel ouvrage « Valley of Death: How Big Tech is Fueling the Future of War » (« La vallée de la mort : comment les géants de la tech façonnent l’avenir de la guerre ») revient sur cette histoire.
Une relation ancienne qui reprend des couleurs
« J’ai demandé pardon ? Je me suis dit que c’était fascinant et qu’il fallait absolument que j’enquête là-dessus », raconte l’autrice, dont l’ouvrage retrace la trajectoire de magnats de la tech tels que Palmer Luckey, Elon Musk, Peter Thiel ou encore Alex Karp.
Des personnalités qui, d’une manière ou d’une autre, gravitent toutes encore aujourd’hui dans le sillage de l’administration fédérale en décrochant des contrats de plusieurs milliards de dollars.
D’après Sharon Weinberger, l’épisode Jobs-CIA illustre bien une constante : pour les géants de la tech, la personnalité du locataire de la Maison-Blanche importe bien moins que sa disposition à acheter ce que la Silicon Valley a à vendre.
« Même s’il incarnait à certains égards la contre-culture, dès lors que la survie de son entreprise était en jeu, il n’a vu aucune objection à collaborer avec la CIA. Il s’est rendu sur place pour y donner des conférences et s’est pleinement investi aux côtés des services de sécurité nationale. La logique reste identique chez les milliardaires de la tech d’aujourd’hui », conclut-elle.
